IINTERVIEW : Alain P. NGULUNGU , « Le massacre d’Idiofa de 1978 est un génocide oublié du régime zaïrois »

Le politologue Alain Parfait Ngulungu qualifie le massacre d’Idiofa de 1978 de « génocide oublié » du régime mobutiste. Issu de plus de vingt-cinq ans de recherches, son travail montre que la répression déclenchée après l’affaire Martin Kasong visait principalement la communauté Mbuun, accusée de mulélisme, et s’inscrivait dans une stratégie de consolidation de la dictature. Les opérations militaires ont causé plus de 2 000 morts. Ngulungu plaide aujourd’hui pour une Commission vérité et réparation afin de reconnaître les responsabilités, réparer les préjudices et favoriser la réconciliation nationale.

IINTERVIEW  : Alain P. NGULUNGU , « Le massacre d’Idiofa de 1978 est un génocide oublié du régime zaïrois »
Alain Parfait NGULUNGU et la carte géographique du territoire d'idiofa

À l’occasion du 48ᵉ anniversaire de la pendaison publique de Martin Kasong et de ses compagnons, le 25 janvier 1978 au stade Mayunga d’Idiofa, quotinfo.net s’est entretenu avec Alain Parfait Ngulungu, politologue et chercheur associé en histoire politique. Il revient sur les causes socio-politiques de ce massacre, qu’il qualifie de « génocide oublié », et plaide pour la réhabilitation de la mémoire collective ainsi que pour une justice transitionnelle en faveur des victimes.

Propos recueillis par Léon Idole HOPAY

Léon Hopay : Pourquoi revenir aujourd’hui sur le massacre d’Idiofa de 1978 ?

Alain P. Ngulungu : Ce n’est pas un réveil tardif. Voilà plus de vingt-cinq ans que je travaille sur ce dossier. Il s’agissait de comprendre la violence extrême exercée contre la communauté Mbuun, assimilée au bastion muléliste après l’assassinat de Pierre Mulele. Ce massacre s’inscrit dans la consolidation de la dictature mobutiste et dans une logique de répression politique ciblée.

L.H : Votre démarche est-elle politique ou scientifique ?

A.P.N : Elle est d’abord scientifique. Le massacre d’Idiofa constitue un fait historique documenté. Parler de génocide oublié, c’est refuser l’effacement de la mémoire. La recherche que j’ai soutenue en 2003 à l’Université de Kinshasa visait précisément à réhabiliter cette mémoire collective, condition indispensable à toute justice pour les familles des victimes.

L.H : Quelles sont les causes socio-historiques de ces événements ?

 A.P.N : Le point de départ est un mouvement mystico-politique né autour de Martin Kasong dès 1975. Initialement religieux, il prend une tournure politique en exploitant la nostalgie du mulélisme et la promesse illusoire du retour de figures comme Pierre Mulele et Antoine Gizenga. Cette instrumentalisation a servi de prétexte à une répression massive.

L.H : Comment l’État a-t-il réagi ?

 A.P.N : Après l’attaque du poste de Kanga le 9 janvier 1978, l’État a déclenché une opération militaire d’envergure impliquant la DSP et d’autres unités. S’en sont suivies arrestations arbitraires, violences, pillages et exécutions sommaires. La pendaison publique de Kasong et de 13 compagnons, le 25 janvier 1978, marque l’apogée de cette terreur. Plus de 2 000 personnes auraient péri selon plusieurs sources.

L.H : En quoi le régime de Mobutu porte-t-il la responsabilité directe ?

A.P.N : Les preuves sont nombreuses : témoignages, correspondances épiscopales, notamment celles de Mgr Biletshi, et le rapport de la Conférence nationale souveraine. L’État zaïrois a planifié, exécuté et couvert ces crimes. La CNS a d’ailleurs recommandé des réparations et l’érection d’un mémorial à Idiofa.

L.H : Que faut-il faire aujourd’hui pour rendre justice aux victimes ?

A.P.N : Mettre en place une Commission vérité et réparation. Elle devra établir les faits, reconnaître les responsabilités, accompagner psychologiquement les familles et coordonner les réparations , judiciaires, coutumières et symboliques. Sans vérité, il n’y a ni justice ni réconciliation durable.

 L.H: Merci beaucoup Monsieur Alain Parfait pour avoir répondu à nos questions

A.P.N: merci également pour avoir pensé à moi.