Le mot du weekend (10 mai 2025) Comment fonctionne l’État congolais ? Du regardable à l’irracontable : cas du meurtre de Cherubin Okende ! (Tribune de Patience Kabamba)
Par Léon Idole HOPAY
Le présent MDW va s’appesantir sur la question théorique de l’État et comment l’État congolais n’est que l’écho et un seuil particulier de l’État théorique.
Je préviens les lecteurs que ma théorisation de l’État tire ses sources de la section 4 du premier livre du Capital que Marx a intitulé Le fétichisme de la marchandise et son secret.
En effet, dans la perspective du capital, l’État est l’unité substantielle du devenir historique de la valeur d’échange dont l’argent est l’équivalent universel. Nous posons par-là la clé de lecture pour mieux comprendre l’histoire de l’évolution de l’État congolais.
Il est difficile de proposer un véritable changement lorsqu'on ne maitrise pas le moment historique dans lequel on se trouve. Voici quelques-uns de ces moments : Le 19ᵉ siècle était le siècle de l'invasion et de la domination européenne, américaine et japonaise du monde entier.
Les peuples africains dont les Congolais étaient assujettis par les Occidentaux et, pour les Congolais, c'étaient les Belges. Au 20ᵉ siècle, les peuples colonisés se sont révoltés et ont commencé les luttes pour leurs indépendances. Les Lumumba, Kalondji, Tsombe, Bomboko, Kanza, Kasa-Vubu, Kruma, Nyerere, Mujoma, Machel, Nasser, Mandela, etc. se sont lancés dans la lutte de libération qui a culminé avec l'indépendance des pays colonisés.
Ce mouvement, commencé à la conférence de Bandung, s'est achevé avec les indépendances politiques des pays jadis colonisés par des Occidentaux. Les quarante dernières années du 20ᵉ siècle étaient caractérisées par des dictatures des nationaux, dont celle de Mobutu, Eyadema, Bongo, Sassou, Kerekou, Compaoré, Museveni, Mugabe, Kagame, Kabila-fils, etc. Le XXIᵉ siècle est celui des États-nations qui apparemment sont égaux, mais de fait ne le sont pas.
À travers les Nations unies, des puissances vainqueurs de la guerre de 1940-1945 dominent et imposent leur volonté sur les autres États-nations. La structure de l'État-nation semble s'imposer à tous, même si, pour les pays qui étaient sous domination coloniale, l'État est porteur des germes d'appauvrissement structural et aliénant.
Notre moment historique est celui de l'État-nation inadéquat et incapable de servir à notre épanouissement. Pour une réelle transformation du Congo, il nous faut non seulement nous attaquer aux structures de paupérisation que renferme l'État-nation et aux Congolais qui lui servent de relais et facilitent sa perpétuation, mais aussi et surtout comprendre les trois dimensions du devenir historique de tout État dans le monde.
Tout cela constitue l’État visible. C’est de l’ordre de l’apparence phénoménale ; ce que nous pouvons voir avec nos yeux, c’est de l’ordre du regardable dans le spectacle que la marchandise donne à voir. Tout ce que nous voyons s’accomplir sous nos yeux, c’est l’œuvre de l’État visible.
Voici quelques éléments de l’état visible : la mort de monsieur Cherubin Okende, la sortie médiatique de l’ancien ministre des Finances sur la gabegie financière au sommet de l’État (– dès que l’argent entrait dans les caisses de l’État, on se le partageait entre nous contre tout programme logique de construction de l’État congolais –).
Nous avons vu la dépouille de monsieur Okends dans sa voiture et nous avons entendu l’ancien ministre des Finances décrire la manière dont le Congo est gouverné. Dans ces exemples, il est question de l’État visible.
Cependant, l’État visible ne fait qu’actualiser les impératifs de l’État profond. Celui-ci ne travaille pas que sur la phénoménalité du regardable. L’État profond est à la lisière du regardable et de l’irracontable. Le meurtre de Cherubin Okende est de l’ordre de l’irracontable. Le récit officiel est que monsieur Okende s’était tiré une balle dans la tête alors qu’il était déjà mort.
Il existe une différence entre la manière dont l’État visible raconte et comment l’État profond s’active.
L’histoire du meurtre étatique de Cherubin Okende, par exemple, se situe à la frontière du racontable et de l’irracontable. En fait, le visible est le domaine du faux omniprésent. La vérité, disait Hegel, s’inscrit dans le négatif des apparences.
Le meurtre d'Okende était l’œuvre de l’État profond, il appartient aux limites du racontable. Cependant, l’État profond ne décide de rien, il ne fait qu’actualiser les nécessités objectives de la dialectique du temps social unifié par le mouvement de la valeur d’échange.
C’est l’argent qui dicte les actions de l’État profond.
Au moment du meurtre de Cherubin Okende, on a vu le regardable du spectacle qui a produit l’omniprésence du faux : Okende s’est tué dans sa voiture, nous a-t-on dit, alors que, si on entre dans la dialectique de l’État profond, ceux qui ont tué Okende sont les agents de l’État ; nous glissons du regardable à l’irracontable.
Ce sont des unités de commandement de la échange (argent) qui travaille dans le cadre de l’État profond. L’État profond ne décide donc pas, il ne fait que mettre en forme les commandements de l’État invisible. Celui-ci est une immanence, c’est l’immanence de la loi du développement dialectique des forces productives du capital. En dernière analyse, c’est l’immanence de la valeur d’échange en mouvement qui est la cause véritable des actions qui ont conduit au meurtre de Cherubin Okende. Il s’agit de l’État invisible.
En définitive, l’État est toujours l’État du devenir de la dialectique des forces productives. La réalité que nous voyons de manière phénoménologique n’est pas la réalité telle qu’elle est. Toute vérité s’inscrivant dans le négatif des apparences, la réalité de l’État visible est que la nature réelle de l’État est d’être l’administrateur de la valeur d’échange. L’État n’a pas d’autonomie, il bouge, se métamorphose et se déploie autrement selon les seuils dialectiques : invasion par les colonisateurs ; mouvement d’indépendantistes ; dominations de l’État-nation paupérisant ; ce sont des seuils différents qu’ont parcourus les États africains.
Le seuil est ce qui définit une époque donnée. Il est défini par la dialectique des forces de production, c’est-à-dire le mouvement historique qui traverse la totalité de l’espace humain et qui fait qu’en fonction du seuil, l’État se déploie en termes d’État visible, d’État profond ou d’État invisible.
En dernière instance, c’est l’État invisible de la domination marchande (l’argent) qui commande l’État profond, qui est, à son tour, actualisé par l’État visible. Bref, c’est le mouvement de la valeur d’échange de l’État invisible qui décide du seuil historique où agit l’État profond à la frontière du regardable et de l’irracontable, qui est actualisé par le visible qui se donne à voir devant nos yeux. C’est le mouvement de la valeur d’échange (argent) qui commande l’État invisible, profond et visible.
Le meurtre d’Okende abaissait à ce mouvement parti de l’État invisible à l’État profond des agents exécuteurs, vers l’État visible du mensonge de son suicide. Le vrai est le négatif des apparences.