RDC: Quand parler lingala devient un crime (Reflexion de Plotin YAMBENGA)
Dans une République Démocratique du Congo pourtant riche de plus de 450 langues et dialectes, nos langues nationales sont de plus en plus reléguées au second plan. Le français et l’anglais, symboles de prestige social, s’imposent comme les marqueurs d’intelligence et de réussite. Une dérive linguistique qui traduit, au fond, une crise d’identité culturelle et éducative.
Le paradoxe congolais : fiers de parler les langues des autres
Aujourd’hui, près de 80 % des Congolais associent la maîtrise du français ou de l’anglais à la supériorité intellectuelle. Ces langues étrangères sont devenues les thermomètres de l’intelligence, au point d’effacer progressivement la fierté de parler lingala, kikongo, swahili ou tshiluba.
Une situation qui frôle parfois l’absurde. Il y a quelques jours, lors d’une couverture médiatique dans une école de Lemba, j’ai eu un choc. Les élèves s’exprimaient avec une aisance remarquable en français, mais restaient incapables d’articuler une phrase cohérente en lingala.
« Tu peux me donner tes impressions sur cette activité ? »
« Oui, en français… »
L’élève parlait un français impeccable, presque académique. Mais lorsqu’on lui demandait de traduire sa pensée en lingala, elle répondait simplement : « Non, malheureusement. »
D’autres ont accepté de s’exprimer en lingala, mais au moment de l’enregistrement, le réflexe du français reprenait le dessus.
Quand le lingala devient une faute domestique
Ce phénomène ne se limite plus à l’école. Dans de nombreuses familles de Kinshasa, lorsqu’un enfant parle lingala, il est réprimandé, qualifié de “lingalaphone” avec un ton de mépris.
Mais depuis quand parler la langue de son pays est-il devenu un signe d’arriération ? Depuis quand valoriser nos idiomes nationaux serait une faute de goût ?
Un frein à la formation des jeunes
L’UNESCO l’a démontré qu' un enfant apprend mieux lorsque l’enseignement lui est dispensé dans sa langue maternelle. Or, en RDC, des milliers d’élèves sont plongés trop tôt dans un environnement francophone qu’ils ne comprennent pas encore.
Prenons l’exemple d’un enfant né à Idiofa. À six ans, il parle parfaitement le kikongo. Dès son entrée à l’école, les cours lui sont donnés en français. Résultat : il doit fournir des efforts considérables pour comprendre les leçons , vingt heures de travail pour assimiler ce qu’il aurait compris en quelques minutes si on lui enseignait dans sa langue.
Ironie du sort, ces enfants des provinces, souvent considérés comme “arriérés linguistiques”, finissent par mieux maîtriser le français écrit que leurs homologues citadins. Leur apprentissage lent, mais structuré, leur confère une rigueur grammaticale et une précision que ne possèdent pas toujours ceux qui imitent le français des séries télévisées ou des réseaux sociaux.
L’illusion de la modernité linguistique
À Kinshasa, parler un français châtié est devenu un signe extérieur de réussite. Mais derrière cette illusion se cache une déconnexion culturelle profonde. Beaucoup de jeunes citadins s’expriment avec fluidité à l’oral, mais peinent à écrire sans fautes. Dans nos universités, ce paradoxe se confirme : les meilleurs étudiants viennent souvent des provinces, où l’attachement à la langue maternelle forge une base solide d’apprentissage.
Réhabiliter nos langues, reconstruire notre identité
Il est temps de cesser de glorifier le rejet du lingala ou de toute autre langue nationale. Dire fièrement que ses enfants ne parlent pas lingala n’est pas un signe d’ouverture, mais une forme d’aliénation.
L’État congolais doit repenser sa politique linguistique et éducative. Réintroduire progressivement les langues nationales dans le système d’enseignement primaire, valoriser leur usage dans les médias, dans les institutions, et surtout, redonner aux enfants la fierté de parler leur langue, c’est reconstruire le socle même de notre identité collective.
Car perdre sa langue, c’est perdre une partie de son âme.