ÉDITORIAL – Léon HOPAY : Le spectre de la balkanisation devient-il une réalité?
L’éditorial met en lumière la menace réelle et grandissante de la balkanisation de la RDC, longtemps considérée comme une simple peur politique. L’Est du pays échappe désormais au contrôle de l’État, tandis que le pouvoir central semble inerte, préférant s’en remettre aux puissances étrangères, notamment les États-Unis, malgré leur rôle ambivalent dans les crises congolaises. Il dénonce l’hypocrisie des partenaires internationaux, notamment leur double jeu entre soutien affiché à Kinshasa et proximité avec le Rwanda, accusé de soutenir les rebelles du M23. L’auteur appelle à un dialogue intercongolais inclusif, seul moyen réaliste de restaurer la paix, et condamne la passivité des élites congolaises, guidées par l’orgueil plutôt que par le sens de l’État. Enfin, il alerte sur un symptôme alarmant : la création de nouvelles communes par le M23 à Goma, signe d’une prise de pouvoir territoriale de facto. L’éditorial conclut sur une urgence : agir immédiatement, sans quoi la RDC risque de disparaître dans sa forme actuelle.
Longtemps reléguée au rang de menace théorique ou de slogan politique à visée électoraliste, la balkanisation de la République démocratique du Congo (RDC) prend aujourd’hui une forme concrète, insidieuse, et de plus en plus normalisée. Ce qui relevait hier de l’imaginaire paranoïaque est devenu une mécanique bien huilée, patiemment mise en œuvre, avec la complicité de certains et la passivité des autres.
Une large portion du territoire national, notamment dans l’Est, échappe depuis plusieurs mois au contrôle effectif de l’État. Mais à Kinshasa, le pouvoir semble englué dans une léthargie inquiétante, comme s’il s’agissait d’un désagrément mineur plutôt que d’un démembrement territorial en cours. Plutôt que d’organiser un forum national inclusif, seule plateforme capable de refonder un consensus républicain, le régime s’en remet à des puissances étrangères, au premier rang desquelles les États-Unis, comme si l’avenir du Congo pouvait se négocier dans les chancelleries étrangères.
L’illusion d’un allié désintéressé
Cette confiance aveugle à l’égard de Washington interroge, voire indigne. Car faut-il rappeler que ce sont ces mêmes États-Unis qui, dans l’ombre, ont souvent joué un rôle ambivalent, pour ne pas dire déstabilisateur ,dans les tragédies congolaises ? La réapparition du M23, quasi simultanée au passage d’une mission américaine d’« évaluation sécuritaire », n’est pas une coïncidence. Que cette mission n’ait ni anticipé ni empêché la nouvelle offensive rebelle constitue, au mieux, un grave aveu d’impuissance ; au pire, un signe troublant de duplicité.
Pendant que les Congolais cultivent un patriotisme candide, les véritables prédateurs historiques avancent masqués, soufflent sur les braises, encouragent des solutions militaires irréalistes et vendent la guerre comme prélude à la paix. Une paix impossible dans les conditions actuelles. La seule issue réaliste et durable passe par un dialogue intercongolais sincère, inclusif et urgent.
Un peuple trahi, encore et toujours
Le paradoxe congolais crève les yeux : Kinshasa se réclame de l’amitié stratégique des États-Unis, pendant que ces derniers entretiennent une proximité assumée avec le Rwanda, principal soutien présumé du M23. Comment concilier l’inconciliable ? Cette équation faussée trahit une constante : le peuple congolais reste l’éternelle variable d’ajustement dans les calculs géopolitiques des puissants.
Nos richesses, qui devraient être le moteur de notre émergence, sont pillées pour nourrir des régimes autocratiques ou satisfaire des intérêts étrangers. Pendant ce temps, le Congolais moyen endure l’humiliation, la misère, et le deuil permanent dans un silence diplomatique assourdissant. Jusqu’à quand le peuple congolais devra-t-il payer le prix des ambitions d’élites corrompues et de partenaires étrangers hypocrites ? L’heure n’est plus aux diagnostics. Elle est à l’action. Il est temps que les vrais patriotes se lèvent, au-dessus des clivages politiques, tribaux ou idéologiques, pour défendre ce qui reste de la souveraineté nationale.
Quand l’orgueil devient un poison national
Mais un mal plus profond empêche ce sursaut : l’orgueil des élites congolaises, devenu leur boussole unique. Elles préfèrent la posture à la lucidité, l’allégeance aux puissances étrangères à l’exercice difficile de la responsabilité historique. Résultat : pendant que Kinshasa tergiverse, la balkanisation avance à pas feutrés, mais sûrs. Dernier symptôme de cette lente dislocation : le redécoupage administratif imposé par les rebelles du M23/AFC dans la ville de Goma. Deux nouvelles communes : Mugunga et Lac Vert ,viennent de s’ajouter à Karisimbi et Goma. Cette annonce n’émane pas d’un organe légal de la République, mais du soi-disant « gouverneur » Bahati Erasto, un pion désigné par la rébellion, qui justifie ce changement par le besoin de « rapprocher l’administration des administrés ».
Mais de quelle administration parle-t-on ? Celle d’un pouvoir illégitime, imposé par les armes, sans aucune reconnaissance institutionnelle ? Cette mesure, sous son apparente logique administrative, est un acte de souveraineté. Elle entérine de fait un contrôle territorial et politique en rupture totale avec l’ordre républicain. L’heure de vérité Il faut cesser de rêver.
La RDC ne peut continuer à se mentir. Chaque jour qui passe sans réaction ferme rapproche le pays d’un éclatement irréversible. Si la classe dirigeante continue de confondre orgueil et patriotisme, de privilégier ses alliances opportunistes au détriment de l’intérêt national, le Congo sera bientôt un nom que l’Histoire évoquera avec nostalgie. Il est encore temps de redresser la barre. Mais cette fenêtre se referme vite. Très vite.